Musée d'Afrosiab : La barque
(fresque de 667 : la peinture dans une salle très sombre
semble peinte sur les parois d'une grotte)


Le paysage est indécis et flottant, entre terre et mer, la couleur est sombre, presque glauque, et la barque qui semble posée sur le sol évoque une fuite ou une arrivée. Cette peinture a aussitôt éveillé le souvenir d'une des Nouvelles orientales de Marguerite Yourcenar : Comment Wang-Fô fut sauvé.

Le conte est simple : il raconte l'histoire d'un vieux peintre, Wang-Fô, et de son disciple, Ling, qui errent sur les routes du royaume de Han. Wang-Fô "aime l'image des choses et non les choses elles-mêmes"(1) et il révèle peu à peu à son disciple Ling l'invisible du monde visible. "Ce soir-là, Ling apprit avec surprise que les murs de sa maison n'étaient pas rouge, comme il l'avait cru, mais qu'ils avaient la couleur d'une orange prête à pourrir"(1). Le vieux peintre lui donne accès à une certaine forme d'accueil au monde : "Un coup de vent creva la fenêtre et l'averse entra dans la chambre. Wang-Fô se pencha pour faire admirer à Ling la zébrure de l'éclair et Ling, émerveillé, cessa d'avoir peur de l'orage"(1).

Brusquement, le vieux peintre est arrêté par les soldats de l'Empereur, condamné à avoir les mains coupées et les yeux brûlés, mais auparavant il doit finir une toile qu'il avait commencée dans sa jeunesse. L'Empereur lui reproche en effet de lui avoir menti en lui peignant un monde plus beau que le réel. Mais qu'est-ce que le réel pour l'Empereur qui, sur l'ordre de son père, a été élevé dans un palais sombre et clos uniquement entouré des œuvres de Wang-Fô ?

En complétant son œuvre, Wang-Fô se peint lui-même et peu à peu, la barque occupe le tout premier plan du rouleau de soie. Le bruit cadencé des rames emplit la salle ; "l'Empereur penché en avant, la main sur les yeux"(1), regarde s'éloigner et disparaître le peintre "sur cette mer de jade bleu"(1) qu'il a inventée.

La nouvelle pose, outre la question du réel et de l'illusion, le problème de l'initiation : l'Empereur qui n'a vécu que dans un monde irréel se réveille dans un monde incomplet, doublement dépossédé puisque privé d'une vision qui n'était pas la sienne. Wang-Fô au contraire possède le pouvoir de voir et de faire voir ce qui manque au monde pour être un tableau. Ling voit - et il lui a fallu du temps et un guide - ce que l'Empereur ne peut ni voir, ni faire sien.

Cependant, qu'est-ce qui provoque ma fascination ? C'est la rencontre inattendue d'un lieu imaginaire (en Asie pourtant), un lieu que je reconnaissais et qui était pour moi la scène finale de la nouvelle de M. Yourcenar. Dans cette scène, quand Wang-Fô peint "le pays au-delà des flots"(1), le pavement de jade se reflète sur l'eau du tableau, si bien que l'atmosphère est celle d'une grotte. C'est sûrement là pour moi le point où la ressemblance entre la peinture et l'œuvre écrite se fonde sur les sens et non pas sur l'idée. Car, quand je regarde un tableau, "mon regard erre en lui"(2) et je ne sais pas si je suis moi-même à l'intérieur ou si c'est lui qui me hante, "offrant à (ma) vision ce qui la tapisse intérieurement, la texture imaginaire du réel"(2).

Marie-Hélène GASSEND

(1) : M. Yourcenar, Comment Wang-Fô fut sauvé, Nouvelles orientales.
(2) : Merleau-Ponty.


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